Eva Carrière

Médium à ectoplasmie

Igor Manouchian

Gustave Geley

Journal spirite n° 110

L'ectoplasmie, phénomène devenu très rare, fut mise en évidence au début du XXème siècle par plusieurs médiums sous la surveillance de commissions scientifiques. L'ectoplasme est une substance blanchâtre qui s'extériorise du corps du médium et qui, sous la volonté d'esprits désincarnés, prend diverses formes comme un visage, une main, voire un corps tout entier. Il s'agit d'une substance qui est donc matérielle, empruntée au physique du médium qui, à cette occasion, perd de sa vitalité et, comme il fut vérifié par des experts, peut subir momentanément une perte de poids. L'ectoplasme s'extériorise du corps par des orifices naturels, comme la bouche, le nez ou les oreilles, voire aussi au niveau du plexus; et, à l'issue de la manifestation, la substance ectoplasmique réintègre le corps physique du médium.

Ces phénomènes furent étudiés très rigoureusement, notamment sous la direction du docteur Gustave Geley et du physicien anglais William Crookes. D'autres, comme Charles Richet s'intéressèrent de très près au cas d'Eva Carrière en prenant des clichés photographiques, pour apporter des preuves de faits spirites produits à Alger, à la villa Carmen.

De son vrai nom Marthe Béraud, elle fut la première médium à matérialisation à avoir fait l'objet d'une investigation scientifique rigoureuse, fournissant à la science métaphysique des données entièrement nouvelles. Née en 1886 en France, fille d'un officier français, elle vivait chez le général Noël et sa femme à la villa Carmen à Alger. A la mort de son fiancé, Maurice, fils du général, succombant au Congo d'une maladie tropicale, les capacités médiumniques de Marthe se révélèrent alors.

Des séances eurent lieu à l'investigation de Mme Noël. Marthe sera alors au cœur des expériences ectoplasmiques réalisées en 1903, séances auxquelles participèrent entre autres Gabriel Delanne et le professeur Charles Richet. 

Ce fut en observant la curieuse matière blanche qui semblait émaner de sa personne que ce dernier fut conduit à forger le terme ectoplasme. Dans cette matière diaphane, vaporeuse, allaient apparaître des formes matérialisées, notamment celle d'un homme se présentant sous le nom de Bien Boa ( ancien grand prêtre hindou mort depuis 350 ans ), avec tous les attributs d'un vivant: il marchait, parlait, et bougeait comme tout être humain. 

Dans le but de prévenir de possibles fraudes, on effectua des contrôles stricts. La médium était observée de très près; on alla jusqu'à demander les plans de la pièce à l'architecte, afin de s'assurer qu'il n'y avait aucun passage secret, aucune trappe dissimulée. On exigea même de Bien Boa qu'il souffla dans une bouteille remplie d'eau de baryte, pour voir si son expiration contenait bien du gaz carbonique.

Plusieurs photos de très bonne qualité furent prises, dont certaines montrèrent avec une grande netteté, l'aspect plat du bras du médium prouvant le début de dématérialisation de ce membre. Une femme avec une sorte de ruban doré se manifesta aussi, on la surnomma la reine d'Egypte; lors d'une séance, une mèche de ses longs cheveux blonds fut coupée et comparée à la chevelure très noire et courte d' Eva. Malgré ces manifestations probantes, Marthe sera accusée de tricherie dans d'ignobles racontars rapportés par les journaux, un cocher arabe travaillant à la villa ayant prétendu jouer le rôle de Bien Boa.

Gabriel delanne présenta alors à Marthe, Juliette Bisson, elle-même médium, sculpteur et hypnotiseuse. Sous sa direction et sa protection, elle réalisa des expériences pendant cinq années.

En 1909, Marthe Béraud changea son nom et devint Eva Carrière pour éviter, diront certains, que son nom ne soit trop assimilé aux propos calomnieux de la villa d'Alger. Mme Bisson s'associera pour ces séances au docteur Albert de Schrenck-Notzing, savant munichois. Pour prévenir les critiques des expériences précédentes, ils adopteront un protocole très sérieux. Leur méthode consistera à demander à Eva de changer entièrement de vêtements sous leur contrôle et de revêtir une robe sans bouton s'attachant par l'arrière, les séances ayant lieu dans une pièce spécialement dédiée aux expériences. 

Ces précautions n'empêcheront pas les critiques, surréalistes parfois: ainsi, constatant que rien n'était introduit dans la pièce avant la séance, on en vint à déduire que l'ectoplasme n'était qu'une rumination gastrique régurgitée !

Lassée d'entendre constamment Eva soupçonnée de fraude, Mme Bisson proposa une somme de 20000 francs à qui serait susceptible d'obtenir les mêmes phénomènes, dans les mêmes conditions que celles imposées à cette médium. L'invitation était surtout destinée à un prestidigitateur qui se targuait d'obtenir les mêmes résultats, par des tours de passe-passe.

Schrenck-Notzing, de retour à Munich, travaillera avec la médium polonaise Stanislava et constatera les mêmes résultats. Eva Carrière fit aussi des expériences avec le docteur Gustave Geley de 1916 à 1918. Celui-ci, attestant de la véracité des manifestations ectoplasmiques dira: "Il n'y a aucune possibilité de fraude ". 

Eva Carrière souffrit beaucoup des précautions exagérées prises à son endroit, et ce fut parfois une souffrance physique lorsqu'on venait à toucher brutalement et à pincer la matière ectoplasmique qui s'échappait d'elle. Gabriel Delanne souligna ces protocoles trop contraignants, et la méfiance qui prévalait ne permettant pas la totale et libre manifestation de l'Esprit. Lors d'expériences ectoplasmiques à Londres, Charles Richet constata également que les précautions exagérées empêchaient d'atteindre le but visé. Les facultés d'Eva s'estomperont progressivement; elle fera partie toutefois de l'histoire spirite par les très nombreux clichés pris pendant des séances.

" Je ne crois pas que j'ai été trompé. Je suis convaincu que j'ai assisté à des réalités, non à des mensonges. " 

Charles Richet.

Igor Manouchian

Gustave Geley

Journal spirite n° 110